Alors l'Aveyron, aujourd'hui comme hier, aussi immuable que ses plateaux battus par les vents ou que son éternel roquefort? Pas si simple. Depuis 2000, il a connu deux nouveautés de taille - dont, d'ailleurs, on ne mesure encore que partiellement l'impact. L'inauguration en grande pompe, l'année dernière, du viaduc de Millau, réussite exemplaire, tant esthétique que technique et économique. Et le retournement spectaculaire de l'évolution démographique, devenue positive entre 1999 et 2004. Une révolution dans ce département qui, depuis la fin du XIXe siècle et du miracle industriel, ne cessait de perdre ses habitants au profit de sa diaspora, à Paris comme au fin fond de la pampa argentine.

Comme dans nombre de département ruraux, ce n'est pas le taux de natalité qui est à l'origine de ce retournement, mais l'arrivée massive, ces dernières années, de «néo-Aveyronnais» plutôt âgés et soucieux de naturel. Jeunes ou moins jeunes, ils représentent désormais près de 15% des 272 000 habitants du département.


Qui sont-ils? Des enfants ou petits-enfants du pays, telle Anne-Marie Citton, venue chercher à l'âge de la retraite, sur la terre de ses grands-parents, dans sa belle maison de Belmont-sur-Rance, une «vie normale», loin de la ville. Ou bien des nouveaux venus, Français d'ailleurs en quête de calme ou étrangers attirés par les corps de ferme bon marché, le soleil et la couleur locale. Tous séduits par l'authenticité de cette terre. Comme le dit joliment l'un d'eux, Daniel Carton, journaliste et écrivain qui puise désormais son inspiration sur les Grands Causses, «le bonheur est dans le vrai».

Certains, moins nombreux, concilient qualité de vie et ambitions économiques. «Ici, on connaît le maire, le député… Millau ne deviendra jamais une grande ville», soulignent Jean-Henry Michel et son épouse. Les patrons de Kairos, installés à Sète, viennent de déménager leur entreprise de BTP dans la banlieue de Millau. Pour le viaduc et l'ouverture qu'il représente vers le reste du pays ou la péninsule Ibérique, mais également pour ces «repères» qu'ils ont la sensation d'y avoir retrouvés.

Vivre dans un tel cadre est un «luxe», reconnaît Jean Puech, l'inamovible président (UMP) du conseil général. Un luxe que, dans ce pays où, traditionnellement, on connaît la valeur d'un sou, tous ne veulent pas nécessairement partager. Jacques Descrozailles, maire (UMP) de Bozouls, a dit récemment sa crainte de voir l'identité du département, sa «ruralité», diluée dans l'afflux de ces «gens nouveaux» … Des «gens» qu'attirent précisément ce patrimoine, ces traditions, cette personnalité culturelle et naturelle hors du commun.

L'Express du 11/05/2006