Mкme si la chasse aux fumeurs bat son plein, le mйtier de buraliste reste rentable. De nombreux fils d'immigrants asiatiques l'ont compris. Et se ruent sur ce secteur, en particulier а Paris.

La tendance n'a pu йchapper aux fumeurs impйnitents frйquentant encore les bars-tabacs: les bougnats qui rйgnaient depuis des dizaines d'annйes sur les estaminets parisiens sont en voie de disparition, remplacйs par des commerзants d'origine asiatique. Les Auvergnats et les Aveyronnais dont les parents avaient quittй au siиcle dernier leurs campagnes dйsertifiйes pour aller vendre а Paris le charbon du Massif central possйdaient il y a dix ans 80% des tabacs, pour 30% aujourd'hui. Ils cиdent dйsormais la place а d'autres fils d'immigrants, aux yeux bridйs, venus le plus souvent de la rйgion de Wenzhou, dans l'est de la Chine. Le phйnomиne touche toute la France, mais a pris en rйgion parisienne des proportions spectaculaires. «Depuis environ deux ans, plus de 50% des bureaux de tabac sont rachetйs par des reprйsentants de la communautй chinoise, constate Jean-Franзois Bonnet, directeur gйnйral de la chambre syndicale des dйbitants de tabac d'Ile-de-France. Il s'agit souvent d'immigrйs de deuxiиme gйnйration а la recherche d'une certaine reconnaissance sociale et de nouvelles opportunitйs.»

Une communautй particuliиrement dynamique: plus de 3 200 entreprises de la capitale sont dirigйes par des ressortissants asiatiques, dont les nouvelles inscriptions au registre du commerce ont augmentй de prиs de 18% entre 2002 et 2004, alors que - selon une йtude du greffe du tribunal de commerce de Paris - le nombre de sociйtйs crййes par des Franзais diminuait de 2,9%. Jusque-lа surtout confinйs dans la restauration, la maroquinerie, le textile et l'import-export (domaine oщ ils sont depuis peu concurrencйs par les centrales d'achats mises en place par les grandes marques, qui traitent directement avec les entreprises chinoises), ils cherchent aujourd'hui de nouveaux crйneaux et s'installent dans tous les arrondissements, jusqu'aux fiefs les plus huppйs du XVIe et du VIIIe. Aprиs les magasins d'informatique, les salons de beautй, les pressings, les bijouteries ou les primeurs, ils prennent aujourd'hui d'assaut les enseignes а la carotte. «C'est un mйtier trиs dur oщ l'on travaille plus de quatorze heures par jour: nous prenons simplement la place des enfants d'Auvergnats qui ne veulent plus succйder а leurs parents», explique Sylvain Chao, propriйtaire d'origine cambodgienne d'une grande brasserie-tabac а Montreuil, le Saint-Laurent, et membre du conseil d'administration de la chambre syndicale rйgionale des buralistes, qui compte deux reprйsentants d'origine asiatique.

Les fonds de commerce disponibles sont trиs recherchйs, d'autant plus qu'ils offrent en quelque sorte une clientиle captive: la vente du tabac est placйe en France sous le contrфle des services des douanes, qui dйcident de l'emplacement des dйbits: il n'y a donc aucun risque de voir s'installer un concurrent а proximitй.

Un atout qui n'a pas йchappй aux reprйsentants de la communautй asiatique, organisйe en associations parrainйes par de riches commerзants et restaurateurs contrфlant les tontines, ces banques informelles permettant d'emprunter facilement des capitaux. «C'est une clientиle trиs dйterminйe, qui fait preuve d'une grande capacitй d'adaptation en matiиre financiиre, observe Yves-Marie Le Norgoll, PDG d'Axxis, un cabinet spйcialisй dans les transactions de fonds de commerce. Certains acquйreurs, qui dйclarent dans un premier temps disposer par exemple de 300 000 euros, finissent souvent par porter leur choix sur un commerce dont le prix est deux fois plus йlevй et ne semblent avoir aucune difficultй pour rйunir les fonds nйcessaires en quelques jours.»

Une rйvolution culturelle
En principe, 33% du prix d'achat d'une «carotte» doit provenir de fonds personnels dont l'origine doit кtre dйclarйe. Les acheteurs asiatiques font souvent йtat devant le notaire de documents d'un parent rйsidant en Chine, qui prйtend leur avoir lйguй ou prкtй de l'argent. Les prкts tontines йtant gйnйralement remboursйs en liquide, les Asiatiques prйfиrent les bars-tabacs aux tabacs «secs», car l'activitй «limonade» permet de dйgager des recettes en monnaie, non contrфlйes par les douanes. Il arrive que des propriйtaires vendeurs, avec ou sans la pression du voisinage, refusent de cйder leur fonds de commerce а des Asiatiques. «Ils finissent presque toujours par plier quand l'acheteur surenchйrit sur le prix de vente», raconte Yves-Marie Le Norgoll. La rйvolution culturelle lancйe par les Chinois dans le petit monde des buralistes fait surtout flamber le marchй immobilier: la valeur des bureaux de tabac parisiens a augmentй de 20% l'an dernier.